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AUPL Port de Locmiquélic

histoire pour les p'ti mousses

 

Ils étaient partis depuis longtemps. Serrés comme des sardines.
Loin des sifflements des dragons. Loin de l’haleine des hyènes.
Et puis maintenant, sur les vagues y’avait ces troupeaux de moutons blancs qui l’effrayaient ! Ils se ruaient comme un bélier géant sur la coque de leur bateau. Tout tanguait y compris les bras de sa mère.
Soudain des cavaliers étranges bondirent sur les crêtes houleuses. Toute une escouade d’hippocampes sautillait sur le ressort de leurs queues. Il n’eut pas le temps de voir leur ronde autour du rafiot ni d’entendre le chant mélodieux qui embrasait l’horizon que d’un grand coup de langue grise, plouf ! La mer l’emporta…
… dans un couloir en colimaçon où il se sentait très à l’étroit. Il avait beau se tortiller comme une anguille il ne trouvait pas la sortie. Alors il se mit à crier. Mais sa voix lui revint comme un boomerang dans ses oreilles. À tant se tortiller, il sentait bien que sa prison se balançait quand :
— Eh ! Bernard t’as l’air bien pressé ?
La voix était cotonneuse et ce n’était pas celle de sa mère. Il voulut rebrousser chemin dans son couloir mais :
— T’es de mauvaise humeur ce matin ?
Et là il eut très peur ! On le secouait. Comme lorsque sa mère courait quand il était encore dans son ventre. Alors qu’il se cramponnait de toutes ses forces il se mit soudain à dévaler son toboggan mystérieux, une force inconnue l’aspirait !
Patatras ! Il se retrouva sur le sable.


Un petit Prince échoué une nuit sans lune sur la grève d’un plat pays. À ses côtés un gros coquillage au chapeau pointu et la mer toujours furibarde.
Vite il se précipita à quatre pattes pour retourner dans la coquille mais il glissa. Quelque chose de visqueux à l’odeur de poisson lui barrait le passage. Mon Dieu qu’il avait peur, tout seul sans sa maman ! Et de nouveau la voix :
— Il est où Bernard ?
Il était terrorisé. De Bernard il ne connaissait pas. Mis à part l’ermite de son village. Il avait une grande barbe blanche, habitait une maison perchée sur la montagne et il voyait bien qu’il n’était pas là. Craintivement il détailla le long corps du poisson gluant de la queue jusqu’à la tête. Face à lui se tenait une sirène. Il aurait pu la trouver belle avec ses longues tresses d’algues brunes s’il l’avait rencontrée dans un conte.


Tout tremblant il se mit à raconter les dragons, la guerre, ses parents, l’ogre qui avait volé leur argent, le naufrage. Les mots se bousculaient dans sa bouche et la créature ouvrait de grands yeux effrayés. Cela le rassura.
Elle tapa le sable d’un grand coup de nageoire. Son regard était devenu noir comme l’orage, il sursauta ! Un éclair dans le ciel et deux dauphins ricochèrent sur les vagues. Il n’entendit pas ce que la sirène leur dit mais il sentait bien que c’était une princesse et qu’elle donnait des ordres.
— Et toi tu viens avec moi, allez monte !
Elle l’aida à chevaucher son dos, il saisit ses tresses comme rennes et ils s’enfoncèrent dans la mer sous l’œil perçant d’un goéland qui les prit en filature. L’oiseau avait une dent contre la sirène, elle n’avait jamais voulu l’épouser. Depuis il portait le plumage noir d’un cormoran ainsi il passait inaperçu, épiait toutes ses allées et venues.


Le petit prince se laissait porter, tantôt ballotté par le ressac, tantôt surfant sur la crête des lames comme un cerf-volant dans le ciel. De temps en temps sa monture plongeait. Bercé alors par la mouvance des fonds où on s’affairait, il s’émerveillait. Ils croisèrent en chemin une procession de Saint-Jacques avec des raies en voilures, des crabes avec pinces coupantes et des poissons-scies en route pour leur atelier. La sirène rabroua au passage deux poulpes aux bras de Gorgone à couteaux tirés avec une murène aux yeux clairs.
— Vous deux, allez plutôt aider à démêler les filets. Y’a tout un banc de maquereaux qui se sont fait piéger à la traîne.


Il voyait bien que c’était une princesse qui administrait avec fermeté son royaume. S’il reprenait confiance il se demandait quand même où elle l’emmenait. Quand elle s’arrêta, il reprit peur !
Perchée sur la barrière de corail une grosse bogue violine dardait ses piquants comme des sagaies. La sirène le déposa juste à côté. Aussitôt dans le ciel le goéland noir se planqua sur un nuage.
Elle allait l’abandonner ! Avec la mer tout autour ! Le petit prince tremblait maintenant. Il regrettait son coquillage, sur la plage il était en sécurité… Et puis sa maman, elle était où sa maman ?
Un coup de nageoire et hop ! La coquille d’oursin se renversa ! Elle était vide. L’intérieur de nacre brillait au soleil comme un écrin. La sirène coupa un petit bout de ses tresses en fit un coussin qu’elle tapota et posa en son creux.
— C’est la maison d’un de mes ambassadeurs. Il est parti à la cour de Russie plaider la cause des baleines. Elles se font manger la graisse sur le dos, encore une bizarrerie des hommes ! Ne t’inquiète pas, ici tu seras bien !
Et elle plongea dans les eaux salées.


Le goéland vit là une occasion inespérée de se venger. La jalousie et la rancune l’étouffaient. Il traversa le nuage en piqué pour attraper le petit prince ! Tout se précipita. Vite il se nicha à l’abri sous la bogue, le goéland s’embrocha sur les piquants, une troupe de mouettes rieuses jeta son corps aux requins. La sirène l’avait mis en garde : la nature sait régler ses comptes quand il le faut.


Remis de ses émotions le petit Prince prit ses habitudes. Dans son berceau il écoutait le vent en concert, applaudissait aux cabrioles des dauphins, aux farces des poissons-clowns. Il admirait les bouquets d’anémones de mer qui irisaient les bords de son îlot. Dans le ciel les nuages organisaient des marathons, des jeux de saute-mouton qui le faisaient rire aux éclats. Parfois une troupe de crevettes l’invitait au spectacle. Toutes de roses vêtues, pointes de leurs pattes fines, elles dansaient rien que pour lui.


S’il s’ennuyait rarement, il avait par moment un voile de tristesse au regard. Depuis quelques jours il enfilait des perles, celles que des huîtres amicales lui avaient offertes. Il les avait libérées d’une nasse en rade dans les vagues. Il faisait un collier pour sa jolie maman. Chut ! C’était un secret…
La sirène chaque soir lui racontait la mer, les coraux, le cimetière des bateaux. Il fallait bien qu’elle lui dise que parfois les hommes dérivent à tout vouloir posséder. Et le petit Prince apprenait la beauté des fonds et des poissons, le respect d’un environnement si précieux à la vie. Il repensait à l’atelier sous-marin des crabes, le cortège des Saint-Jacques, le ring des poulpes. Il se disait que plus tard, quand il serait grand il s’occuperait des océans.
Oui quand il serait grand…


Jusqu’à ce matin de grande marée où la mauvaise tempête vint balayer sa maison ! Des démons revenus le lyncher ! Les dragons de feu encore à sa poursuite et des étendards noirs à têtes de mort venus pirater sa vie ! Dans la colère des vagues, le petit Prince but la tasse. Lorsqu’à l’aube le soleil ouvrit un œil, son corps était couché sur une plage. De tout petits coquillages plantés dans le sable avaient écrit S.O.S.



— Voilà mon chéri c’est l’histoire de ton petit frère !
Et maman m’embrassa en caressant de sa main les perles de son collier.
Doucement mes yeux papillonnèrent en voyant sa queue de sirène glisser dans l’entrebâillement de la porte.

 

auteur : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-est-venu-par-la-mer

peinture Aurélie Chauvin le petit prince 

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